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 La chambre claire : note sur la photographie ____________________________

(Edition Gallimard)

Publié en 1980

Selon Roland Barthes, la photographie répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter.

 

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Résumé

Point de vue du Spectrum

Dès que je me sens regardé par l’objectif : je me constitue en train de poser. Je voudrais que mon image, mobile, au gré des situations, coïncide toujours avec mon « moi », je ne cesse de m’imiter, et c’est pour cela que chaque fois que je me fais (que je me laisse) photographier, je suis frôlé par une sensation d’inauthenticité, d’imposture. La Photographie représente ce moment où je ne suis ni sujet ni objet, mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet : je vis alors une micro-expérience de la mort : je deviens spectre.

 

 

Caractéristiques d’une photographie qui déclenche le sentiment

Studium

Au-delà des photos qui ne lui disent absolument rien, il existe des photographies pour lesquelles l’auteur éprouve « un affect moyen ». le « studium », une sorte d’intérêt culturel, social, politique. En quelque sorte la nuance du « I like » contrairement au I love du Punctum, l’intérêt poli « j’aime, je n’aime pas (…) l’intérêt vague, des spectacles, des livres, qu’on trouve bien ». C’est aussi la reconnaissance de la culture du photographe, « un contrat passé entre les créateurs et les consommateurs (…) une sorte d’éducation (savoir et politesse). La photographie est ainsi fonctionnelle et socialement utile : elle informe, représente, surprend, signifie, donne envie.

 

Comment s’exprime le Studium ?

Dans les photos de reportage. Dans ces images, pas de punctum : du choc ; la photo peut crier, non blesser (…) une autre photo unaire, c’est la photo pornographique (…) sans intention et sans calcul.

 

Les surprises photographiques

Dans les conventions du Studium, l’auteur cite le fait de prendre quelque chose ou quelqu’un à son insu : de la révélation du caché vient le choc photographique qui est un alibi de la prise de vue. On prend la photo pour « révéler ce qui était si bien caché ». C’est une surprise pour le spectator et une performance pour le photographe. On trouve ainsi la surprise du rare, la surprise du geste symbolisant l’instant décisif , la surprise de la prouesse (Edgerton photographiant la chute d’une goutte de lait au millionième de seconde), la surprise de la contorsion technique (décadrage, flou, trouble des perspectives). « Toutes ces surprises obéissent à un principe de défi : le photographe, doit défier les lois du probable et même du possible : la photo devient « surprenante » dès lors qu’on ne sait pas pourquoi elle a été prise. Le « n’importe quoi » devient alors le comble sophistiqué de la valeur. »

 

Photographie de paysage

A propos des photographies de paysage, l’auteur note que les paysages décrits doivent être habitables, et non visitables. Le désir d’habitation est fantasmatique et relève « d’une sorte de voyance qui semble me porter en avant, vers un temps utopique, ou me reporter en arrière.

 

Ce qu’apporte le punctum

Le punctum est le détail, qui, dans la photo trop souvent unaire, attire. Sa seule présence arrive à changer la lecture de la photographie, lui donnant une « valeur supérieure ».

 

Liaison studium-punctum, rôle du spectator et du photographe

Il n’est pas possible de poser une règle de liaison entre le studium et le punctum (quand il se trouve là). Très souvent, le punctum est un « détail », c’est à dire un objet partiel. Le détail qui m’intéresse n’est pas intentionnel ; c’est un supplément à la fois inévitable et gracieux ; il dit seulement que le photographe se trouvait là : la lecture du punctum est à la fois courte et active. On voit donc deux caractéristique du punctum : il ne vient pas forcément du photographe, qui n’est qu’un vecteur de présentation de la réalité, du référent. Et il dépend de moi-même. Il ne voit pas forcément le punctum de suite dans la photo. Quelque chose l’arrête, il ne sait pas quoi. La compréhension du punctum n’est pas forcément immédiate.

 

Punctum et silence

Pour améliorer la perception du punctum, il faut silence : « la photographie doit être silencieuse (il y a des photos tonitruantes, je ne les aime pas) (…) la subjectivité absolue ne s’atteint que dans un effort de silence (fermer les yeux c’est faire parler l’image dans le silence) (…) Le punctum (…) est un supplément : c’est ce que j’ajoute à la photo ». Le punctum peut être un hors champs subtil.

 

Comment découvrir l’essence de la photographie ?

Barthes donne le critère de la reconnaissance : « ma mère se prêtait » à la photographie ; elle réussissait cette épreuve de se placer devant l’objectif avec discrétion (mais sans théâtre) ; car elle savait toujours substituer à une valeur civile. Elle ne se débattait pas avec son image. », elle ne jouait pas de rôle, elle restait devant l’objectif dans sa simplicité, dans son essence. Si je reconnais ma mère, je trouve du même coup l’essence de la photographie.

 

La découverte

« je la découvris (…) Ma mère avait alors cinq ans » La photographie jaunie montre deux jeunes enfants debout au bout d’un petit pont de bois dans un jardin d’hiver au plafond vitré : « j’observai la petite fille et je retrouvai enfin ma mère. La clarté de son visage, la pose naïve de ses mains, la place qu’elle avait occupée docilement sans se montrer ni se cacher, son expression qui la distinguait, comme le Bien du Mal, de la poupée minaudante qui joue aux adultes, tout cela formait la figure d’une innocence (qui est « je ne sais pas nuire »), tout cela avait transformé la pose photographique. Pendant sa maladie, je la soignais, lui tendais le bol de thé qu’elle aimait parce qu’elle pouvait y boire plus commodément que dans une tasse, elle était devenue ma petite fille, rejoignant pour moi l’enfant essentielle qu’elle était sur la première photo. (…) moi qui n’avait pas procréé.

 

Irréductibilité du sujet

Toutes les photographies du monde forment un labyrinthe. Je savais qu’au centre du Labyrinthe, je ne trouverais rien d’autre que cette seule photo(…) J’avais compris qu’il fallait désormais interroger l’évidence de la Photographie, non du point de vue du plaisir, mais par rapport à ce qu’on appelle romantiquement l’amour et la mort et, brutalement : « (je ne puis montrer la Photo du Jardin d’Hiver. Elle n’existe que pour moi). Pour vous, elle ne serait rien d’autre qu’une photo indifférente. Pour moi, le Temps élimine l’émotion de la perte (je ne pleure pas), Pour le reste, tout est resté immobile. Car ce que j’ai perdu, c’est pas un être, mais une qualité (une âme) : non pas l’indispensable, mais l’irremplaçable.

 

« ça-a-été »

Ce que j’intentionnalise dans une photo, ce n’est ni l’Art, ni la Communication, c’est la Référence, qui est l’ordre fondateur de la Photographie : « Ca-a-été » Mais « il se peut que dans le déferlement quotidien des photos « Ca-a-été » soit vécu avec indifférence. C’est de cette indifférence que la Photo du Jardin d’Hiver venait de me réveiller. J’avais confondu vérité et réalité dans une émotion unique. Ce qui fonde la nature de la Photographie, c’est la pose (…) en regardant une photo, j’inclus fatalement dans mon regard la pensée de cet instant, si bref fût-il, où une chose réelle s’est trouvée immobile (…) Dans la Photographie, la présence de la chose n’est jamais métaphorique ; et pour ce qui est des êtres animés, sa vie non plus, sauf à photographier des cadavres ; et encore : si la photographie devient alors horrible, c’est parce qu’elle certifie, si l’on peut dire, que le cadavre est vivant, en tant que cadavre : c’est l’image vivante d’une chose morte. Car l’immobilité de la photo est comme le résultat d’une confusion perverse entre deux concepts : le Réel et le Vivant.

 

Sens de la Photographie

La Photographie ne remémore pas le passé L’effet qu’elle produit sur moi n’est pas de restituer ce qui est aboli (…) mais d’attester que ce que je vois, a bien été. Toujours la Photographie m’étonne. (…) la Photographie a quelque chose à voir avec la résurrection. La Photographie ne dit pas (forcément) ce qui n’est plus, mais seulement, ce qui a été. Devant une photo, la conscience ne prend pas nécessairement la voie nostalgique du souvenir, mais la voie de la certitude : l’essence de la Photographie est de ratifier ce qu’elle représente : on convoque la logique ; mais la photographie n’invente pas ; elle est l’authentification même ; les artifices, rares, ne sont pas probatoires ; ce sont, des trucages : la photographie est laborieuse que lorsqu’elle triche. Sa force est supérieure à ce que peut concevoir l’esprit humain pour nous assurer de la réalité – mais aussi cette réalité n’est qu’une contingence. Mais attention : « ne prennent pas du tout la photo pour une « copie » du réel – mais pour une émanation du réel passé : une magie, non un art. (…) La photo possède une force constative, et (…) le constatif de la photo porte, non sur l’objet, mais sur le temps.

 

Arrêt violent du temps

Voici de nouveau la Photo du jardin d’hiver. Je suis seul devant elle, avec elle. je ne puis transformer mon chagrin, je ne puis laisser dériver mon regard ; aucune culture ne vient m’aider à parler de cette souffrance. (…) Ma Photographie est sans culture : lorsqu’elle est douloureuse, rien, en elle, ne peut transformer le chagrin en deuil. (…) J’adorerais bien une Image, une Peinture, une Statue, mais une photo ? Je ne peux la placer dans un rituel (sur ma table, dans un album) que si, en quelque sorte, j’évite de la regarder (ou j’évite qu’elle me regarde). Dans la Photographie, l’immobilisation du Temps ne se donne que sous un mode excessif, monstrueux : le Temps est engorgé (…) Que la Photo soit « moderne », mêlée à notre actualité la plus brûlante, n’empêche pas qu’il y ait en elle comme un point énigmatique d’inactualité, une stase étrange, l’essence même d’un arrêt. La Photographie est violente à chaque fois elle emplit de force la vue, et qu’en elle rien ne peut se refuser, ni se transformer.

 

Photographie et mort

Tous ces jeunes photographes qui s’agitent dans le monde, se vouant à la capture de l’actualité, ne savent pas qu’ils sont des agents de la Mort. (…) la Mort, dans une société, il faut bien qu’elle soit quelque part (…) peut-être dans cette image qui produit la Mort en voulant conserver la vie. Qu’est-ce qui va s’abolir avec cette photo qui jaunit, pâlit, s’efface et sera un jour jetée aux ordures (…) Pas seulement la « vie » (ceci fut vivant, posé vivant devant l’objectif), mais aussi, parfois, comment dire ? l’amour. Devant la seule photo où je vois mon père et ma mère ensemble, eux dont je sais qu’ils s’aimaient, je pense : c’est l’amour comme trésor qui va disparaître à jamais ; car lorsque je ne serai plus là, personne ne pourra plus en témoigner. C’est là un déchirement si aigu, si intolérable, J’avais cru pouvoir distinguer un intérêt culturel (le studium) et cette zébrure inattendue qui venait parfois traverser ce champ et que j’appelais le punctum. Je sais maintenant qu’il existe un autre punctum. Ce nouveau punctum, qui n’est plus de forme, mais d’intensité, c’est le Temps.

 

Ressemblance n’est pas essence : il faut se contenter de « l’air »

Dans un premier mouvement, je me suis écrié : c’est elle ! (…) maintenant j’ai envie d’agrandir ce visage pour mieux le voir, mieux le comprendre, connaître sa vérité (…) Je crois qu’en agrandissant le détail (…) je vais enfin arriver à l’être de ma mère (…) je ne puis avoir l’espoir fou de découvrir la vérité(…) Hélas, j’ai beau scruter je ne découvre rien : si j’agrandis, ce n’est rien d’autre que le grain du papier : je défais l’image ; et si je n’agrandis pas, je n’obtiens que ce seul savoir, possédé depuis longtemps, dès mon premier coup d’œil. Il faut donc me rendre à cette loi : Si la Photographie ne peut être approfondie, c’est à cause de sa force d’évidence. La Photographie authentifie l’existence de tel être, je veux le retrouver en entier, en essence. Ici la platitude de la Photo devient plus douloureuse ; car elle ne peut répondre à mon désir fou, que par quelque chose d’indicible : évident (c’est la loi de la Photographie) et cependant improbable (je ne puis le prouver). L’air (l’expression de vérité) est comme le supplément intraitable de l’identité (…) l’air exprime le sujet en tant qu’il ne se donne pas d’importance. Sur cette photo de vérité, l’être que j’aime, que j’ai aimé, n’est pas séparé de lui-même : « Peut-être l’air est-il en définitive quelque chose de moral, amenant mystérieusement au visage le reflet d’une valeur de vie ?

 

Conclusion : Essence de la photographie et folie

La Photographie devient alors pour moi une nouvelle forme d’hallucination : fausse au niveau de la perception, vraie au niveau du temps : image folle, frottée de réel.

 

 

 Commentaire ____________________________________________________________________________________

  • -La photographie est présentée, dans le contexte de la disparition de la mère de l’auteur, avant tout comme un travail sur le temps. Deux tentatives coexistent pour la faire revivre à nouveau : revenir au moment où elle était vivante ou lui redonner substance dans le présent. Ces caractéristiques vont être attribuées comme pouvoir à la Photographie. Le retour est autrement impossible…
  • -Devant l’impossibilité de mener à bien la transsubstantiation au niveau de la pure image, Barthes va porter le combat au niveau moral en amalgamant la recherche de l’essence de la mère et celle de l’essence de la photographie : si je trouve l’une, je trouve l’autre. Ainsi « l’air » de la mère est-il posé comme une incarnation des valeurs morales de la disparue. Dans le texte de Barthes abondent les thèmes religieux : résurrection.
  • -Le paysage a bien du mal à être photographique, puisqu’il ne peut ressusciter personne. Erreur ! un discours permet de l’assimiler heureusement au ventre de la mère, dans lequel nous souhaitons forcément réhabiter. Le voilà sauvé !
  • -Cherchant l’essence de la Photographie dans les photographies privées, l’auteur oppose les Images (de la sphère public) et les photos (de la sphère privée) : « d’un côté le bruit, l’inessentiel ; de l’autre, le brûlant, le blessé » et ceci : « D’ordinaire, l’amateur est défini comme une immaturation de l’artiste. Mais, c’est l’amateur, au contraire qui est l’assomption du professionnel : car c’est lui qui se tient au plus près même de la photographie ». La création devient dangereuse parce qu’elle se présente comme une atténuation de la capacité à témoigner directement du « réel ».
  • -Les possibilités de traitement de l’Image sont dénoncés comme de misérables trucages qui trichent. Il s’agit de border la photographie au lit du « ça a été ». Or le numérique aggrave aujourd’hui l’écart entre la photographie et le réel en soi.

Un texte d’amour

L’analyse que Barthes fait de la Photographie est dès le départ subjective. Circonstanciée la disparition de sa mère, la critique porte sur le rapport de la photographie au réel dans la possibilité de ramener les êtres à la vie. Le texte de Barthes reste surtout une tentative immense, merveilleuse et… désespérée de faire revenir l’être disparu. A ce titre c’est sans aucun doute un très grand texte sur l’Amour, l’absence, le Temps.

 

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